Il faut prendre l’air

Il faut prendre l’air. Injonction des temps modernes. Conséquence de notre existence recluse dans des bureaux, des salles de classe, des maisons bien étanches. Dès qu’un rayon de soleil pointe son nez, « il faut prendre l’air ». Qui n’a pas pris l’air est coupable. La malédiction météorologique s’abattra sur lui pour douze générations. Il pleuvra pour son mariage, son déménagement et son départ en retraite.

Une fois qu’on a des enfants, l’injonction est plus forte encore parce que « les enfants ont besoin de prendre l’air ». Parce que si on a engendré une, voire plusieurs balles rebondissantes, on sait qu’il faut les sortir. Sous peine de récolter la merde (= se coltiner un gosse chiant toute la fin de journée, être obligé de lui crier dessus et se sentir mal parce qu’on rêvait d’une éducation non violente ni bruyante, merci Montessori).

Il en résulte une grosse culpabilité si on ne fait pas prendre l’air aux enfants, alors que l’air est doux et le soleil amical. Multipliez par dix si EN PLUS on est le 23 décembre et que le temps devrait être gris, triste et froid. Quel gâchis si on ne prend pas l’air. On ne profite pas. On a raté un truc.

 

meteo
13 degrés la veille de Noël, mais que fait la police ?
 
Mais la, vraiment, je suis bien chez moi et j’ai des choses à y faire. Les enfants n’ont pas envie d’aller dehors. (Ce qui signifie que si on doit prendre l’air, il va falloir les extraire de force de la maison, se fâcher, etc., au final l’éducation positive n’est pas gagnante.) Alors je vais résister à l’injonction et profiter du soleil depuis mon salon. Mon salon est très chouette quand il y a du soleil. Et tant pis pour la malédiction météo. De toutes façons mon mariage est passé et j’aurai pas de retraite.

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L’enfant-radio

J’ai une fille, c’est pas une fille, c’est une radio. Elle parle non stop. J’ai pas trouvé le bouton Off encore.

Good morning vietnam
Gooood morning mamaaaan !

C’est comme ça depuis qu’elle a appris à parler. Je me souviens une fois m’être endormie à côté d’elle pendant qu’elle jouait dans sa chambre, bercée par ses paroles. Allongée par terre sur le tapis comme une grosse méduse mère fatiguée que j’étais.

A deux ans elle s’exprimait parfaitement bien. Elle n’a jamais fait les fautes de bébé qu’on trouve trop mignonnes. Les mauvais accords du participe passé (mais logiques quand on y pense). Les tournures improbables. Et les fautes qui énervent aussi (« je suis yallé »). Elle ne les a pas faites.

Maintenant elle parle toujours aussi bien (conséquemment elle écrit bien, ses premières rédactions sont impressionnantes, si tous les adultes écrivaient comme ça… ben j’aurais plus de boulot, ah ah ah) et surtout toujours aussi non stop.

J’avoue, certains soirs ça m’étourdit. Quand j’entame le marathon devoirs-douche-dîner avant le marathon dents-dodo. Après la journée de boulot, le fucking RER B, etc. (Mais je me répète.) Vous savez, le moment où on aimerait bien s’écraser dans un canapé avec une Chimay et un ordinateur ou un livre ou un magazine, avec le cerveau en mode Nabilla. Et ben à ce moment-là, moi, je suis au taquet, à 300% de mes capacités (c’est d’ailleurs pour ça que je me ménage au bureau). Attention. Je suis multitâches niveau 5. Dans le même laps de temps (court) :

  • je prépare le dîner, activité qui exige elle-même de synchroniser plusieurs compétences puisqu’il faut analyser le contenu des placards, frigo et congélo, imaginer faire quelque chose d’acceptable pour les enfants avec mais qui soit aussi relativement équilibré (pas possible de jouer la carte-joker nuggets-frites tous les soirs), qui ne soit pas la même chose que les soirs précédents, et qui soit assez rapide à préparer car les enfants se transforment en gremlins si on ne les nourrit pas avant 19h30, le comble du raffinement étant de tenir compte des menus de la cantine de deux écoles différentes mais je n’en suis pas là,
  •  harceler Numéro Un pour qu’elle finisse ses devoirs et lâche son p*** de smartphone,
  •  harceler Numéro Deux pour qu’elle arrête de bondir partout et qu’elle prenne sa douche – ou qu’elle aille bondir dans la baignoire mais je trouve ça dangereux,
  •  exécuter de menues tâches comme vider le lave-vaisselle ou donner à manger au con de chat pour qu’il arrête de piailler et de mettre ses petites pattes fragiles sous mes gros pieds,
  •  surveiller la pendule parce que le temps passe vite quand on est multitâche,
  •  répondre à des texto pas urgents parce que je suis une junkie du téléphone,
  •  noter mentalement les trucs à faire après les deux marathons, quand les enfants seront couchés.

Imaginez la puissance de travail que j’aurais si je cramais pas la moitié de mon énergie le matin et que je réservais pas l’autre moitié pour le soir.

Mais bref, je m’égare.

Pendant, donc, que mon cerveau est multiconcentré sur les diverses missions du soir, mon enfant-radio continue à me parler. Et ça c’est très fatiguant.

Elle parle même en faisant ses devoirs. Elle parle dans les toilettes. Elle parle dans la douche. Quand elle ne trouve plus rien à dire, elle chante.

Alors des fois, j’avoue, Dieu me pardonne, je lui demande de se taire.